« Certains se font de la poésie une idée si vague qu'ils prennent ce vague pour l'idée même de la poésie » , Paul Valéry

Il est tentant et particulièrement incertain de placer le savoir dans le confort cotonneux d'une réminiscence. Poussière douteuse sous le tapis impeccable de la Plaine de Vérité. Fin de l'histoire. Ainsi, deux chevaux (pas trois) se partageront la responsabilité de tout le retard accumulé, par leur distraction permanente sur le chemin idéal qu'ils arpentent malgré eux. Heureusement, l'encolure épaisse du mauvais canasson jument noire promet tout autre chose. Quelque chose de plus solide, de plus satisfaisant sur le long terme parce qu'un murmure à son oreille cassée permet de se (re)concilier avec sa propre eschatologie. Sachez (donc : souvenez-vous) que les gestes en ont marre de la gouvernance du cocher qui s'obstine vers le Tout en Soi (les 'en soi' déçoivent l'humanité, non ?). Ces aspirations "aspirent" à tord et à travers tout notre oxygène et finissent par incendier le présent sur des hectares entiers. Leur discipline impose le fouet à ces deux élégants bâtards, au trot comme au galop, au prétexte d'un soit disant "mauvais appareillage" qui empêcherait de dompter les détours verbeux de l'anamnèse. Pourquoi le brouillard du corps serait-il dissipé par une âme si cruelle, si imbue d'elle-même ? Cette hypothèse survit - péniblement - grâce à l'inusable postulat d'une vie antérieure et du siamois corps et âme. Cher Platon, mon ami, mon maître : Please, go f... yourself !
Il existe un gouffre insondable entre ceux qui sont certains de jamais rien avoir à se reprocher et ceux qui n'en sont pas si sûrs. Il faut voir la différence dans l'éclat de leur regard surpris sous celui des caméras-vidéo de surveillance dont le tamis a été drastiquement affiné dans les villes, les parkings, les couloirs d'entreprises, les entrées d'immeubles.
Grâce à toutes ces ailes d'anges déployées, je sens ma carte Vitale frémir à chaque promiscuité d'une borne policière. En complément, ma conseillère financière, dédiée, attachée gratuitement à mon existence terrestre par la banque, est devenue plus pertinente que mon psychanalyste pour dénicher mes sauts d'humeur, mes angoisses, la tension de mon cœur citoyen, les moments de faiblesse pendant lesquels je peux tout acheter. Je suis devenu un livre ouvert dont l'intrigue est dénuée de tout suspens.
« Tout ça est très bien mais » cela ne me dit pas si j'ai ou pas quelque chose à me reprocher.
La cité propose de traquer chacune de mes infractions en utilisant sans retenue les outils que la science et les techniques performent à l'aveugle, croyant bien faire. Tout est à disposition, à discrétion, pour des budgets à la portée de tout conseil municipal. Si tu as quelque chose à te reprocher, il est juste (qui oserait soutenir le contraire) de passer, par exemple, l'épreuve réparatrice du taser, disponible à la ceinture toute neuve du préposé sous mandat à la surveillance de ton local.
Par contre, si tu n'as vraiment rien à te reprocher, tu peux passer tranquille, au travers d'une forêt de QR codes « qui [t]'observent avec des regards familiers ».
Tu es totalement libéré de ta vie privée ce qui a pour avantage premier de t'affranchir de la dépendance animale au besoin de liberté d'expression. Cet organe désuet tombe de lui même, en peau morte, en ongle incarné. Bon vent ! On est bien d'accord : tu n'as jamais eu quelque chose à dire ? Effectivement et c'est la preuve que je n'ai jamais eu quelque chose à me reprocher.
Mon ADN se voile de honte et plonge dans le flot anonyme des données générales.
Pour ne rien laisser de la tête, ni de son rostre, il faut disposer d'un levier. Or, bien sûr cet outil fondamental démultiplie nos pouvoirs mais il amplifie également la portée de nos erreurs ! Autre faiblesse : sa dépendance à un point fixe, un pivot solide que rien ne doit ébranler.
Le tire-tique mimique toutes les règles maçonnes utilisées pour disposer une pièce sculptée dans son emplacement cathédrale définitif. La même intensité d'emploi est en jeu, la même fragilité car la borréliose de Lyme est un diable ressemblant à ceux qui bataillent et se multiplient tout autour des chapiteaux, des gorgerins de nos abbayes, dissimulés au milieu des feuilles d'acanthe. Le danger est sérieux.
Les animaux prenaient fièrement le départ. La caravane ressemblait à une arche prête pour un nouveau déluge : perruches de Patagonie, vaneau-soldats, couple d'urubu. En prime d'étape, le maillot jaune déjà sur le casque du casoar. Sur un vélo sans pédales, un boa de madagascar s'est approché de la ligne. Avant même le départ, il a été contraint à faire des pieds et des mains pour pénétrer la jungle des pique-niqueurs, déplieurs de tables et de plastiques, dévoreurs de grenouilles-tomate et de basilics-vert. La cérémonie saussissonne bien avant l'annonce maïeutique du directeur de course, perché sur son incompréhensible mégaphone, tout transpirant face au troupeau de gazelles de Perse. Ce zèle entraîne l'ensemble dans une parade interrompue, à la première minute, par les feux de brousse que le temps multiplie. Le bois de l'arche est alors contraint de se découper en tristes bus, bus dans lesquels chacun grimpe à regret, en mode téléportation vers les Champs-Elysées. Quant aux guépards, lynx, loutres, ils sont laissés là derrière dans l'anonymat des visiteurs habituels. Le bruit énorme du Tour s'amenuise de lui-même et un certain calme revient purifier le cadre comme après chaque marché de centre ville. Inéluctablement, tragiquement, les animaux disparaissent dans leur trou, de plus en plus profondément. Sans rien dire de plus que : « nous étions censés participer à la course. C'était une course sans trophée, sans télévision. Devions-nous, sans combattre, perdre notre place naturelle sur le podium des bois et forêts, des rivières et océans, le podium de l'air, des ruches et du lac. » Que s'est-il passé au juste ? Que signifie ce bariolage de champions, empalés sur des selles de haute technologie ? Et tous ces phares de motos, cette réclame qui tournent en France, en rond ? Le bas côté regorgent de bêtes, charognes saucées de bière et recouvertes à la une par les papiers de l'Équipe. L'agitation continue et prépare sans patience la boucle de l'année prochaine.

