« Certains se font de la poésie une idée si vague qu'ils prennent ce vague pour l'idée même de la poésie » , Paul Valéry
Drôle de gueule. Il faudra dépenser 48 années de vie pour aller respirer cette atmosphère là. Un déménagement démesuré, organisé par le cosmos pour changer d'hélium. L'atmosphère est une question de poumons, une mécanique de précision huilée qui tictaque en arrière plan. Mais quand il est devenu impossible d'ouvrir les fenêtres de sa propre maison, les paupières elles-mêmes renoncent à se tenir droites. Mon départ est prêt. J'ai réglé mes affaires, embrassé mes enfants. Suis-je ému ? oui. Hébété par anticipation, je me retrouve au pied du mur, celui qu'avait monté Ray Bradbury à la truelle du futur. Derrière ce fond, les 'Cités Muettes' laissent échapper la voix d'un téléphone. Une sonnerie solitaire, unique qui résonne dans les rues. Je n'ai, comme tout héros, aucune intention de répondre car le décollage perd patience. Les capitaines ont été les tout premiers à quitter le navire, non pas dans la dignité tragique du naufrage, mais en célébrant, avec la fanfare du bord, le bénéfice accumulé par ce délit d'initiés extra-terrestres. Mais je dois reconnaître que, pour moi aussi, le départ est un acte avéré de traitrise. La Terre est brûlée, notre mère porteuse a fini par baisser les bras. Lorsque mon fils a demandé pourquoi je voulais survivre à ce point (c'était dans doute la première fois qu'il me découvrait lâche), si quelque chose en moi avait été encore humain, mon cœur aurait du lâcher d'un coup.


La chasse aux champignons est ouverte à l'aune de la dernière lune montante. Depuis on escalade la moindre tranchée, le casque sous le bras, la tête sous le bras. Réconciliés, nous nous préparons à réorganiser le désastre ensemble, nous et nos bons sentiments : proches avec les boches ! Assis en frères sur la pente boueuse du Mont des Singes parmi les arbres-moignons. Bon, cette année encore, les morts ne meurent pas. Ils ne s'imaginent pas encore sans leur peau, ni avec toutes leurs tripes déroulées à l'infini. Pour le moment, la première étape est de boire des coups à nos santés respectives dans les salons bruxellois. La Commission valide. Mais c'est la dissuasion qui fonctionne déjà à plein régime, à tous les régimes. On dissuade à tout va. On dissuade les peuples d'y comprendre quelque chose. Les peuples (ainsi dissuadés) ne passent plus dans les parages. Chacun pourra assister au feu grégeois final de loin : chacun sera placé aux premières loges même tout derrière, tout derrière dans le mauvais temps. Pas besoin d'aller à la chasse avec les autres. De chez soi, dissuadé, dissous, désassemblé, chacun sera radieux sous cette pluie battante d'électrons instables. Nos ombres portées, décalquées sur les murs avec une précision sur-réelle dans le style Bernini, seront marbrées un quart de seconde avant leur mise en poussière. Toutes nos vies s'archiveront précieusement dans un musée virtuel de commémoration générale. La voix off de l'intelligence restante (grok) récitera sans fin la litanie automatiquement remise à jour de nos nom-prénom, sans jamais en omettre un seul, avec une parfaite et neutre prononciation calée sur les langues d'origine. Ce refrain garantira notre impeccable postérité. Pour l'histoire, le binôme de forces armées aura très rationnellement soulagé les souffrances en condamnant l'usage des gaz. Souvenons-nous : derrière les presse-boutons rouge vif de la dissuasion, la vie était devenue insupportable avec la même plaie réouverte en permanence par l'acide des crises. Il faut donc voir d'un bon œil l'Allemagne qui n'en finit pas de se réunifier, à l'est, à l'ouest, pour pas un rond et, au terme de nos tergiversations, heureux d'en finir sans avoir à nous battre face à face avec quiconque, nous monterons ensemble, en bestiaux, dans le dernier train de la dernière nuit vers le dernier abattoir.
C'est cette unanime et venimeuse agressivité sous coupole de toute respiration qui envahit la conscience générale de la société. Cette société qui « mange l'immangeable » et qui devrait fermer sa gueule. Cette société qui punit les apostats par le suicide.
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« Car c’est la logique anatomique de l’homme moderne, de n’avoir jamais pu vivre, ni penser vivre, qu’en possédé. »Organiser une dérive biodiverse est un bon moyen pour voyager à l'aventure, à cheval sur le pôle. 500 jours de nuit totale dans un igloo flottant comme une île à la merci des ours et des degrés négatifs accumulés par dizaines. L'inquiétude a le choix dans les sources mais elle reste dominée par la perspective du huis clos humain. Pour se préserver des ours, il y aura un chien de berger de Laponie mais pour se préserver des frottements incessants, ininterrompus avec les 11 autres nominés pour l'hiver, rien.
Un autre hiver, celui de 43 avait affiché un acte dans un décorum sans ours mais avec des loups étranges, installés dans Paris. Il s'agissait bien aussi déjà d'une dérive dont certains auteurs s'accommodaient. Mondains, ils écrivaient et, comme le désœuvrement est le père de tous les vices, leur production pris un tournant symbolique : la purge existentialiste. Une invention à deux balles sur la base d'un scénario mourant, "huis clos" pompeux, étron creux comme les dents d'un mort. Un vrai mort, pas un mort comédien, pas un mort bourgeois. Trois morts noyés dans leurs clichés en décomposition. Une condescendance qui rend le théâtre insupportable. La définition et le jugement par les actes est l'occasion de tourner en rond dans une conscience de soi hypertrophiée (comme la dernière scène). Trois sofas, c'est deux de trop.
Pour la station qui s'éloigne de Lorient, on se doit d'espérer que chaque être embarqué vers cette longue nuit aura son propre fauteuil et qu'il pourra s'y cacher en entier et y exister en entier dans l'indifférence totale du regard inapproprié de Jean-Sol.