« Certains se font de la poésie une idée si vague qu'ils prennent ce vague pour l'idée même de la poésie » , Paul Valéry

C'est parfois difficile d'identifier un être. Par exemple, sans sa tête, cela arrive. Le canal Saint-Martin a déjà eu l'occasion de remonter des cadavres par morceaux. Les mariniers les collectionnent et l'enquête commence. Près de l'écluse des Récollets, il y a avait le café 'Calas'. Derrière le bar, Aurore Clément. Une blouse sage, des verres qu'elles essuient, un bol d'alcool qu'elle va boire en cuisine. C'est une beauté qui jette le monde dans le vide. Avec ses yeux qui accompagnent sa voix. On entend des élans de musique vietnamienne, dosés selon son niveau de détachement, selon l'éclat saillant de ses pommettes. Une fois, le découpage maudit avoué, le marteau, la scie, la valise retrouvée à la consigne, la victime est rapidement condamnée sous le regard de son amant. Maigret avait pris soin de confier son chat à la bouchère, voisine du café. Le juge dit à Maigret :« Elle m'a demandé ce que vous avez fait de son chat. − Qu'avez vous répondu ? − Que vous aviez autre chose à faire ! ».
Convaincus très modérément de l'éventualité de leur propre disparition, les présidents d'empire n'ont pas vraiment peur de l'option 'assassinat'. Ils laissent ça à leurs services de communication qui savent mettre en scène le frisson médiatique adéquat. Mais, au fond d'eux-mêmes, ils se savent invincibles. Par contre, ils envisagent sérieusement la "décimation" à la romaine. Jadis, quand il s'agissait de punir, on séparait des groupes de dix dans lesquels un membre était tiré au sort pour être exécuté par les neuf autres. Poésie de la discipline : faire périr le dixième. Il faut donc choisir : soit on décime, soit on détruit. L'Amérique ne sait pas hésiter, elle choisit les deux, prise à nouveau en flagrant délit d'absence. Elle aboie et Xerxès passe par les Thermopyles dans sa longue histoire de caravane. À noter qu'Artaxerxès III, son arrière-arrière-arrière-petit-fils, sera assassiné par son eunuque favori.

Quand des diplomates américains ont des vertiges, c'est tout à fait inhabituel. Mais quand cela va jusqu'à des nausées, des troubles de la vue, alors là, on est dans une situation totalement extraordinaire. Des indemnités leur seront donc très justement versées pour soigner ces failles de présence politique. Cuba, pour tous ces agents, est comme un membre de la famille. L'impossible embrassade plonge régulièrement l'ambassade dans "le tumulte d'angoisses" de l'oncle pervers. Les médicaments auront du mal à prendre le relais mais ils finiront bien par replonger ces ministres dans la plus épaisse des sauces impériales.
Maillon faible parmi les maillons faibles, la justice s'épuise à compter et recompter ses dossiers. Des boucles de recensions, de pourcentages, cas traités, non traités, condamnations, relaxes, oublis, abandons. Pendant cette mathématique qui occupe nos capacités d'agents comptables, l'intrafamilial se laisse aller au pire. Au calme. Les enfants peinent avec les mots. Ce n'est déjà pas si facile de raconter quoi que ce soit, à n'importe quel âge. Dire ce que l'on a vu, subi ou surmonté. Décider de parler, cela suppose le "à qui", le quelqu'un d'autre, le sujet. Et puis, lorsque ce chemin est fait, lorsque tout semble en place, par quoi commencer ? Le début ? Il n'y a pas vraiment de début, Monsieur le juge. Après la pomme croquée, la conscience reste longtemps endormie. Belle au bois. Lorsqu'un baiser la réveille, c'est déjà trop tard. C'est fait. Le prince charmant est un gros dégueulasse. Voilà comment cela se passe, Monsieur le juge. (L'écho rebondit :« Outreau ! Outreau ! Outreau !... ») Oui, les défaillances s'empilent comme des normes. Les articles de lois rivalisent d'invisibilité, ils pullulent en champs de grenouilles assourdissantes. Personne n'entend plus personne, plus aucune parole ne sauve la mise. Les mensonges forniquent avec l'incrédulité des instances et, dans ce cloaque social, les horribles nous frôlent et passent inaperçus. Ils longent les murs sans crainte d'être reniflés par les chiens d'assistance judiciaire. La famille, dans ces cas là, n'est plus qu'un trou où le silence résonne à chaque fin de repas, à chaque moment d'aller au lit, à chaque douche, à chaque partie de campagne, partout, absolument partout dans chaque instant d'effroi.


Ce que je suis, ce que je ne suis pas. Aucun procès n'est assez scélérat pour le dire. Les casiers judiciaires se vident aussi rapidement que les bouchots de la baie de Wissant à marée basse. Le sacré rituel des élections consomme le potlatch à l'identique tous les cinq ans : les compteurs de la poisse sont remis à zéro. Effacer ce type de dettes pourrait être la pire des idées mais cela fait longtemps que nous n'en sommes plus là. "The show must go on". Pour la production, il n'est pas raisonnable de changer le scénario à la dernière minute alors on saisit la cour comme un karcher et on remet le casier à neuf. Nickel sous les projecteurs du discours. Manu est un poète qui a souffert. Pas moyen de comprendre le moment autrement. J'aimerais entendre en commission parlementaire l'une et l'autre des assistantes sociales qui se sont succédées pour l'aider à traverser les rues pavées de sa vie. Ces femmes toutes dévouées à l'empathie fondamentale qui voyaient le jeune Manu entrer dans leur bureau, avec son regard d'enfant battu. Il n'osait rien. Il ne s'intéressait que de loin à ce qu'on lui accordât l'aide au logement, le CMU ou une nouvelle famille d'accueil. Bénissons le génie de la sainte femme qui lui a suggéré de prendre des cours de théâtre. Tout avait jusque là échoué. Résurrection ! Alors, oui, aujourd'hui, il plie encore sous ce poids terrible (par simple discrétion, je ne ferai pas mention ici du pire). Regardez le : il fait tout son possible pour dire correctement son texte et mettre le ton au bon endroit, le bon accent. Ne lui en demandons pas plus. Pourquoi deviendrait il commentateur de quoi que ce soit ? Cela n'a pas de sens. Nous sommes tous indirectement ou directement responsable de son malheur shakespearien. Chaque jour, son drame se joue sous nos yeux. Alors pensons à lui réserver nos applauses pour le grand rendez-vous de 2027. Je compte sur vous tous pour répondre présent à son pot de départ : apprenons des chansons, cuisinons des quatre-quarts, habillons nous en clowns. Sacrifions des offrandes et prions pour qu'un fond de pension magnanime le recueille sous son aile bienveillante. Il mérite ce tombeau. Mais finalement, le goût amer du sarcasme s'interpose avec force à la toute dernière seconde et retient le bras. Les questions affluent à la rescousse de je ne sais quelle victime émissaire. Sa souffrance - réelle - ne devrait jamais être un objet. Et, ce que je vois, c'est une balle avec laquelle jouer ne peut produire que cruauté, le penchant vertigineux des trumains. Je souhaiterais par conséquent que l'on effaçât l'entièreté de la précédent gesticulation.