« Certains se font de la poésie une idée si vague qu'ils prennent ce vague pour l'idée même de la poésie » , Paul Valéry

Forcément, il y avait un problème, une incompatibilité avec les 'hommes intègres'. Difficile de faire société, de se mélanger, de s'intégrer aux enfants de Sankara. Nous autres, toujours présents, toujours agissants, étions comme une tâche qui insiste. Nous étions l'ombre, l'ombre de la main qui tient la laisse. Mais aux deux bouts de la laisse... plus personne. Alors il faudrait croire que, finalement, la liberté gagne parfois, que ses graines ont poussé sur les restes assassinés du capitaine, symboliquement replantés à l'ombre d'un mausolée à Ouagadougou ou d'une plaque à Montreuil. Et, maintenant, quelles chances reste t-il ? Les vautours n'ont pas renoncés à leurs escadrilles. Ils insisteront dans d'autres langues, avec d'autres canons, d'autres religions. La fameuse république tente d'occuper les textes, les procédures. Elle commissionne, elle conseille, elle haut-conseille, elle régionalise de son mieux et collabore avec sept rois supérieurs. Tout ça est politique au sens du monde qui s'occis, le nôtre, celui qui se couche pour de bon dans son cimetière. Les hommes intègres, eux, ont encore une carte ou deux à jouer. Ils devraient avoir la force nécessaire pour tenir et voir le monde d'après.

Le feu est toujours là sous les feuilles. Le vent lui tient compagnie et s'approche sans crier gare de la sècheresse des forêts. tous deux voudraient chanter à l'unisson sur les chemins en pente, faire croire qu'ils sont amis, qu'ils vont se mettre à table au village, engloutir les bêtes, consumer des pans entiers de cheminées. Le vent se permet à peu près tout. Il fait plier les haies, soulève la robe des garces à cuisses. Passant incognito dans la cour de la caserne où, pour le moment encore, les pompiers volontaires jouent aux dés. Son acuité ne voit pas de raison sérieuse pour changer ses plans. L'adversaire est si faible, si inquiet. Il y a bien ses avions qui se nourrissent à l'eau de mer, eau qu'ils capturent par vague, par frôlement. Leur nombre est assez dérisoire mais, malgré tout, ça joue un peu sur la ronde des choses. Le vent finit par comprendre que le feu a commencé sans son appui. L'imbécile croît qu'il peut tenir la rampe à lui tout seul. À chaque cigarette, il part au quart de tour car il n'aime pas dépendre du souffle de son vieux cousin. Le feu a des instincts bien primitifs, peu de conscience, aucune préméditation. Il n'élabore aucune intention particulière et personne ne peut lui reprocher son intrépidité à courir la vallée. C'est un animal avec sa famille nombreuse, un innocent avec son instinct coléreux. Ses victimes se couvrent de cendres dispersées. Elles ont perdu leurs cils et la sensibilité de leurs doigts. Elles ont les yeux qui brûlent, de jour comme de nuit. Le ballet des oiseaux jaunes ne cessent qu'à l'atelier général où de rares pièces détachées sont rattachées, à la hâte, à leurs plumes de métal. Bon pour le service.

L'Égypte est si proche. L'Égypte est fermé comme si l'urgence était une construction pour d'autres fins. Les souvenirs s'obstinent à garder intacte la prévalence des guerres menées contre les peuples des mers, ceux qui vinrent, incirconsis, mangeurs de porcs, des rives de l'Anatolie, de la Crète, de tous les recoins grecs de l'Égée. Parmi eux, Goliath et sa défaite. C'était bien avant qu'Hadrien ait effacé Pelesets, Philistins et Juifs d'un coup romain, d'un massacre l'autre : Syria-Palæstina. Cette lapidation fait encore des ricochets sur les flots étales de la Méditerranée. Et l'on a beau faire semblant : une telle blessure ne se referme pas comme une porte que l'on claque. Elle suinte en permanence dans sa guérite. L'oubli la ravive à contre sens de l'Histoire et marque à son effigie et de manière indélébile chaque tison religieux que l'archéologie politique ranime. Le Hamas va t-il vraiment quitter ses tunnels ? Je ne crois pas.

Zeus échappa à l'appétit de Cronos qui avait pris de bien sales habitudes. Dévoration. L'eau épaisse se lit dans l'air à requins. Doux requins juchés au sommet de leur pyramide, vieillards installés sur des fauteuils ancestraux indéboulonnables. Rien ne les anticipe, ces vampires. Quand ils attaquent, c'est le résultat d'un affreux, toujours sanglant concours de circonstances. Le scénario ne prévoit jamais ce type de prises hollywoodiennes. Au cœur du casting, les requins font des grimaces, rechignent, tournent en rond dans leur tranquillité froide. Ils ne demandent rien à personne mais les braves gens n'aiment pas que... l'on sectionne leurs os. Les braves gens veulent pouvoir rentrer à la nage et retrouver leur serviette, leurs ballons, leur chemin vers la vie. Et puis surtout, il y a cette musique, toutes ces contrebasses sorties des tombes. Grinçantes, leur archet comme une langue pardessus les crocs. Une histoire sans fin ? Pourtant, grâce à sa faucille de silex, retrouvons notre sauveur Cronos, le dévoreur, qui découpe les couilles d'Ouranos, testicules patriarcales jetées à la mer, c'est-à-dire aux requins de l'époque. Résultat : naissance de la beauté (Aphrodite), naissance de l'amour (soit disant). Et moi, je reste perplexe, sur la plage, assis derrière un entassement de boites à contrebasse. Je n'ai pas peur.